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Dépistage systématique du stress en médecine du travail
* Qu’est-ce que le stress ?
Hans Selye (1907-1982) a décrit chez l’animal dans les années 30 le syndrome général d’adaptation (SGA) avec les trois phases du stress qui correspondent aux réponses de l’organisme pour faire face à la situation :
Selon Richard S Lazarus (1922 - 2002) et Folkman le stress est le résultat d’une crise entre les exigences d’une situation et les capacités à y faire face. Il est possible d’étudier le coping c’est à dire le comportement mis en œuvre pour agir soit sur le problème soit sur l’émotion.
Pour les interactionnistes comme Karasek le stress est la résultante d’un déséquilibre entre :
avec de fort risque d’apparition du stress en cas :
Pour Sigrist le stress est lié au déséquilibre entre :
* Méthodes d’évaluation du stress
Questionnaires
Analyse des conséquences physiques du stress : Surmobidité, surmortalité ...
Analyse des conséquences psychologiques : Echelle HAD...
Tests :
* Hypothèse de départ
Nous avons choisi arbitrairement d’utiliser le test de dépistage du stress de CUNGI qui mesure l’effet du stress sur la personne parce qu’il n’est pas orienté sur la cause (il existe un test de CUNGI sur les stresseurs pour cela).
Nous l’avons couplé avec l’échelle HAD (échelle hospitalière de dépistage de l’anxiété et de la dépression) parce que cette échelle est validée internationalement et permet de mesurer le niveau de souffrance mentale des personnes.
Nous avons fait comme hypothèse que le “ bon stress ” ou stress positif, considéré par un certain nombre de managers comme un mode de gestion des personnes, ne génère pas de souffrance mentale mais que par contre l’existence d’un niveau de stress important avec un score HAD élevé mettait en danger la santé mentale des salariés.
Au cours de l’année 2007 une évaluation systématique du stress et de la souffrance mentale a été faite auprès de tous les salariés vus en visite médicale au moyen de deux questionnaires remplis dans la salle d’attente avant la visite et analysés avec le médecin au cours de la visite.
L’échelle de stress de CUNGI est un questionnaire de 11 items cotés de 1 à 6.
Le HAD est un questionnaire de 14 items cotés de 0 à 3. 7 items cotent l’anxiété et 7 la dépression [1].
Tous les salariés ont été interrogés à toutes les visites.
Au cours de cette année 1837 visites ont été effectuées concernant 1788 salariés.
Lorsque les salariés ont été vus plusieurs fois c’est le premier test qui a été qui a été pris en compte dans l’enquête.
Quelques salariés n’ont passé qu’un seul test sur les deux.
Les tests n’ont pas pu être réalisés auprès des salariés ne lisant pas le français.
Au total 1640 questionnaires complets ont été exploités sur 1788 salariés vus soit un taux d’exploitation de 91,7%.

III – 1 - Résultats globaux
III – 1 – 1 - Test de Cungi
| Les valeurs suivantes ont été retenues | et les résultats suivants obtenus | |
| Salariés non stressés | Test de Cungi < 25 | 57% |
| Salariés peu stressés | Test de Cungi entre 25 et < 30 | 21% |
| Salariés stressés | Test de Cungi entre 30 et < 35 | 11% |
| Salariés trop stressés | Test de Cungi > 35 | 11% |
| 100% |
III – 1 – 2 - HAD
| Les critères suivants sont généralement admis | Résultats obtenus dans l’enquête | |
| - Pas de souffrance mentale | HAD < 13 | 81% des salariés |
| - Troubles de l’adaptation et dépressions mineures | HAD entre 13 et < 19 | 14% |
| - Episode anxio-dépressif majeur | HAD = ou > 19 | 5,4% |
| - Syndrome anxieux | Score A = ou > 9 | 18,5% |
| - Syndrome dépressif | Score D = ou > 9 | 4,7% |
III – 1 – 3 - Variation du HAD en fonction de l’indice de Cungi
| Cungi | % total | HAD = ou > 19 | Score A = ou > 9 | Score D = ou > 9 | |
| < 25 | 57% | 0,2% | 2,5% | 0,6% | |
| 25 et < 30 | 21% | 0,5% | 4% | 0,7% | |
| 30 et < 35 | 11% | 1% | 5% | 0,7% | |
| = ou > 35 | 11% | 3,7% | 7% | 2,7% | |
| Total | 100% | 5,4% | 18,5% | 4,7% |
Il y a corrélation entre la montée du stress et l’apparition d’une souffrance mentale
III – 2 – Variations de l’indice de stress en fonction des entreprises
III - 2 –1 - Echelle de stress de Cungi
Nous avons appelé indice de stress d’entreprise la moyenne des valeurs de stress de tous les salariés vus par entreprise.
| Total | Net | Sc | Dé | Map | Sm |
|---|---|---|---|---|---|
| 24,64 | 25,33 | 27,59 | 23,84 | 23,73 | 24,17 |
L’indice moyen de stress varie selon les entreprises.
Au-delà de 25 l’indice traduit soit un nombre important de stress dans l’entreprise, soit un niveau important de stress chez les salariés.
III - 2 – 2 - Indicateur de souffrance mentale au HAD
L’indicateur de souffrance mentale est la moyenne des résultats des tests des salariés groupés par entreprise.
| Valeurs | Total | Nt | Sc | De | Map | Sm |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Effectif | 1640 | 66 | 100 | 510 | 30 | 52 |
| HAD | 9,20 | 13,17 | 10,16 | 8,56 | 8,07 | 7,87 |
| Dont A | 6,21 | 8,08 | 7,01 | 5,77 | 5,97 | 5,42 |
| Dont D | 2,98 | 5,09 | 3,15 | 2,79 | 2,10 | 2,42 |
L’indicateur de souffrance mentale varie selon les entreprises.
Au-delà des valeurs suivantes :
AD collectif = ou > à 10 ;
D collectif = ou > 3
L’indice traduit soit un nombre important de salariés en souffrance mentale dans l’entreprise, soit un niveau important de souffrance mentale.
III - 3 - Répartition de la population individuelle
III – 3 – 1 - Effectif en danger : 2,5%
Dans le cadre de notre hypothèse nous avons considéré comme critères de danger les éléments cumulés suivants :
| Test de Cungi = ou > 35 | |
| et | HAD = ou > 19 |
| et | D = ou > 9 |
42 salariés sur 1640 répondent à ces critères soit 2,5% de la population.
III – 3 – 2 - Effectif à risque élevé : 4,7%
Dans le cadre de notre hypothèse nous avons considéré comme population à risque élevé les salariés suivants :
| les salariés précédents ne présentant que 2 des 3 critères | |
| et/ou | les salariés présentant |
| Test de Cungi = ou > 35 | |
| HAD entre 13 et < 19 |
En effet ces salariés peuvent basculer très rapidement dans la souffrance mentale en cas de déstabilisation de leur équilibre actuel. Soit 77 personnes représentant 4,7% de l’effectif.
III – 3 – 3 - Effectif à risque moyen : 287 personnes
Dans le cadre de notre hypothèse nous avons considéré comme population à risque moyen les salariés suivants :
| les salariés dont l’indice de stress est = ou > 35 avec HAD < 13 |
| les salariés quel que soit l’indice de stress dont le HAD en compris 13 et < 19 |
En effet ces salariés peuvent basculer rapidement dans la souffrance mentale en cas de déstabilisation de leur équilibre actuel. Soit 287 personnes représentant 17,50% de l’effectif.
III – 3 – 4 - Effectif à risque faible : 1229 salariés
Dans le cadre de notre hypothèse nous avons considéré comme population à risque faible les salariés suivants :
| les salariés dont l’indice de stress est < 25 |
| les salariés dont l’indice de stress est < 35 et dont le HAD est < 13 |
Soit 1229 personnes représentant 75% de l’effectif.
III – 3 - 5 - Analyse sommaire la population en danger (42 personnes)
Selon l’entreprise
| Taille de l’entreprise | < 10 salariés | 10 à < 50 salariés | 50 à <299 salariés | > 300 salariés |
| 16 entreprises | 7 | 1 | 3 | 5 |
| 42 personnes | 7 | 3 | 6 | 28 |
Selon le sexe
| Sexe | Hommes | Femmes |
| Effectif | 17 | 25 |
| Age moyen | 35 ans 7 mois | 41 ans 9 mois |
| Ancienneté | 3 ans 4 mois | 7 ans 10 mois |
Il est possible que les différences observées entre les hommes et les femmes soient liées à des profils de poste et/ou de carrière différents.
Comparaisons entre les différents types de population
| Variable | Population totale | Salariés trop stressés | Salariés en danger |
| Effectif | 1640 | 175 | 42 |
| Age moyen | 34 ans 10 mois | 37 ans 2 mois | 39 ans 3 mois |
| Ancienneté | 4 ans 7 mois | 15 ans 8 mois | 6 ans |
A noter l’importance de l’âge et de l’ancienneté chez les salariés stressés que nous avions déjà trouvé l’année dernière.
III – 4 – Suites données au dépistage
III – 4 – 1 - Actions mises en œuvre à la suite du dépistage
Un suivi des salariés en danger a été fait individuellement pour les salariés des entreprises de moins de 50 salariés.
Un signalement au niveau du CHSCT a été fait pour les entreprises de 50 salariés lorsqu’il y en avait un.
Les suites données parmi les 8 entreprises concernées ont été les suivantes :
Entreprise de moins de 300 salariés
* 1 entreprise de nettoyage : Pas d’adaptation de poste possible – prise en charge médicale seulement
* 1 entreprise tertiaire : Dialogue difficile. A préféré changer de médecine du travail
* 1 cabinet d’expertise : Suivi individuel – Pas de CHSCT
Entreprise 300 salariés et plus
* Une banque : Mise en place d’un groupe de réflexion par le CHSCT avec l’appui de la DRH. Elaboration de nombreuses propositions (recrutement, formation, reconnaissance …)
* Un laboratoire : Dialogue difficile – Décisions d’inaptitude prises en accord avec les salariés
* Une SSII : Réorganisation du service en difficultés – appui de la DRH aux salariés
* Une entreprise de confection : Situation conflictuelle avec suspicion de harcèlement institutionnel
* Une entreprise de service : Négociation directe salarié/entreprise
III – 4 – 2 - Devenir des salariés
Les salariés stressés sont soumis à une charge mentale élevée qui génère une souffrance mentale importante.
• Parmi les personnes classées en danger il a été conseillé ou constaté de nombreux arrêts de travail de longue durée, pour permettre une prise de recul en vue d’un retour au travail dans de meilleures conditions.
Globalement plus d’un tiers des salariés dépistés en danger ont été arrêtés.
| Certains salariés ont ensuite été mis en inaptitude |
| Certains ont fait une formation |
| Certains ont bénéficié d’un aménagement de poste |
| Certains sont revenus sur leur poste antérieur |
• L’analyse des dossiers montre que les salariés qui n’ont pas été arrêtés présentaient une ou plusieurs des caractéristiques suivantes :
| une très forte motivation pour les tâches en cours |
| la peur du lendemain en cas d’arrêt de travail ou de refus des tâches |
| un bon soutien social |
| une reconnaissance professionnelle |
Contrairement aux salariés en arrêt qui envisageaient au pire, de quitter l’entreprise.
Le stress existe. Il provoque ou majore les troubles organiques ou psychosomatiques ainsi que les maladies professionnelles. Il se traduit aussi par des troubles psychologiques et notamment par l’apparition d’un syndrome anxio-dépressif cause d’arrêt de travail de longue durée.
Il est possible de dépister le stress et ses conséquences mentales.
Les tests que nous avons utilisés sont faciles à généraliser et apportent des éléments très utiles pour le suivi des salariés surtout dans le tertiaire ou l’accidentologie est faible.
Ils permettent de dépister les salariés à risque et les entreprises à problèmes. Bien entendu il convient de faire la part de ce qui est le syndrome d’épuisement professionnel ou burn-out ou Karoshi et de ce qui est révélateur d’un trouble de la personnalité ou de difficultés familiales ou sociales.
Lorsqu’on regarde l’âge moyen et l’ancienneté des salariés en souffrance on constate qu’une réflexion sur la prévention de la souffrance mentale et la gestion des âges et des carrières reste à faire.
Il serait nécessaire d’envisager des mesures préventives systématiques dans le cadre d’une gestion intégrée de la santé et de la sécurité, avec notamment
au niveau des personnes :
au niveau de l’entreprise :
[1] Ces tests ont été choisis plutôt que le test Karasek parce que ce dernier est long à passer et long à traiter.



Bonsoir
Les entreprises auraient intérêt à prendre en compte ce genre de phénomène. Une meilleure prise en considération du stress au travail pourrait amener une diminution de l’absentéisme ou des arrêts de travail (ce qui a un coût financier outre celui humain, il faut bien l’admettre). Et pourtant, toutes les entreprises ne sont pas encore prêtes à l’accepter ni à faire une quelconque démarche en ce sens. J’ai longtemps travailler dans une entreprise basée en Ille-et-Vilaine dont la gestion managériale était déplorable avec un turnover halluciant. Faut-il que des salariés se suicident pour commencer à tirer la sonnette d’alarme ? N’y a-t-il pas plutôt moyen de dépister avant que le pire n’arrive comme vous le montrez bien.
Julie
En tant que médecin du travail je souhaite préciser que le modèle de Karasek est un instrument validé en épidémiologie, c’est l’un des modèles les plus utilisés dans les recherches sur la santé au travail.
Ce questionnaire de Karasek a un double intérêt puisqu’il permet dans le même temps d’évaluer le bien être collectif au travail et de repérer les éléments de l’organisation du travail générateurs de stress au sein de l’entreprise.
L’analyse d’un questionnaire de Karasek, un peu complexe au premier abord, est désormais facilitée par l’utilisation de certains logiciels, ou simplement d’un tableau excel.
On sait que c’est l’organisation du travail ( contenu du travail, façon de réaliser les tâches, type de management…) qui a pour cible l’appareil mental des individus, alors que les conditions de travail ( contraintes physiques, chimiques…) ont pour cible le corps de l’individu.
C’est donc bien dans l’organisation qu’il faut rechercher les causes du stress professionnel, puisque les données récentes mettent en évidence l’importance des facteurs organisationnels dans les altérations de la santé mentale au travail.
L’action sur les facteurs organisationnels est la seule approche qui permette une réelle prévention primaire et le passage d’une prise en charge individuelle à une prise en charge collective de la souffrance psychique au travail.
La prise en charge des salariés en état de souffrance reste capitale : des consultations multidisciplinaires spécialisées dans la prise en charge de la souffrance au travail ont été mises en place dans de nombreuses régions de France.
Ressources intéressantes à propos des risques psychosociaux :
Les facteurs psychosociaux au travail :une évaluation par le questionnaire de Karasek
Le Rapport sur la détermination, la mesure et le suivi des risques psychosociaux au travail