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Publié le : 8 mai 2007
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Auteur :
Jean-Pierre Legros

Jean-Pierre Legros
Bousculons la psychiatrie

2 façons de considérer les maladies psychiatriques :

(1) On tente de mettre les patients dans des cases. On teste sur eux les différentes drogues disponibles. On leur fournit des aides sociales. On vérifie en consultation qu’ils ne sont pas dangereux pour leur entourage. Sinon on les enferme. Les psychothérapies non médicamenteuses sont considérées comme accessoires. On voudrait les évaluer comme un médicament. Mais c’est difficile. Des protocoles sont tentés mais leur évaluation ne montre pas grand chose. Sauf quand la psychothérapie est simple et le protocole basique.

(2) On considère que l’organisation cérébrale est tout. Chacune est unique. Et aucune n’est idéalement construite. Certaines sont franchement boîteuses : elles ont besoin du psychiatre. Mais tout le monde a intérêt à reconnaître ses lézardes, et à les réparer si elles posent problème. La biologie du cerveau est rarement à l’origine des troubles psychiatriques. Les généticiens ont montré que toutes les races fonctionnent sur la même biochimie. C’est pareil pour les cerveaux, et les petites différences d’origine génétique ne peuvent expliquer l’immense variété des psychismes.

Les médecins qui utilisent la conception (1) sont plutôt des neuro-biologistes. Confrontés à la complexité de la machinerie biochimique cérébrale, ils pensent que ses dysfonctionnements expliquent la majeure partie des désordres psy. Les laboratoires pharmaceutiques ont une grande emprise sur les médecins par la conception (1). Ils testent tous les effets de leurs drogues disponibles pour en étendre les indications. Aucune ne guérit la maladie psychiatrique. Mais elles peuvent améliorer "significativement". Cette signification statistique est le sésame. On obtient une indication. Des millions de malades supplémentaires vont avaler le produit. Ils ne sont pas guéris, mais "améliorés". Sur le critère choisi par le laboratoire, et entériné par les médecins... travail financé par le laboratoire. Jolie boucle ? Quel questionnaire permet de juger du bonheur de quelqu’un ? Comment faire une enquête quand il faudrait un questionnaire différent par personne ? La méthodologie n’existe pas. La médecine n’est pas une science, et la psychiatrie en est la spécialité la plus artistique.

Parmi les médecins qui utilisent la conception (2), il y a une catégorie dont l’esprit est une mosaïque compliquée et pas toujours bien ordonnée. Raison de leur vocation ?... Ils ont du mal à s’adapter aux psychismes plus simples. Ils cherchent désespérément à rétablir une connexion avec un inconscient qu’ils supposent aussi compliqué que le leur. Parfois aussi, le discours du patient trouve un vif écho dans leurs propres lézardes. C’est inconfortable. Enfin, plus prosaïquement, si le médecin n’a pas le temps ou l’intérêt de pénétrer l’univers du patient, il va utiliser un cliché. C’est un "obsessionnel", un "voyeur", un "dépressif chronique". Ces médecins sont aussi une proie facile pour la psychiatrie faite de cases diagnostiques. Et pour les post-it médicamenteux qui les constellent de plus en plus. Quand la bulle du patient ne convient pas à l’idée qu’on s’en fait, il est plus simple de la ranger dans la case la plus proche.

Qu’est-ce que vient faire un rhumato sur les plates-bandes des psy ? Avec comme maître symptôme la douleur, pas toujours bien corrélée aux lésions physiques, le rhumato est en première ligne pour la souffrance psychique bénigne. Mais en fait je vois une analogie entre la psychothérapie et les troubles de fonctionnement vertébraux. C’est le cauchemar de certains rhumatologues, qui tentent de leur trouver des cases. Et d’y coller anti-inflammatoires, myorelaxants, infiltrations, arthrodèses, psychotropes. Sous l’oeil toujours plus que bienveillant de l’industrie pharmaceutique. De l’autre côté il y a le médecin manuel. Il considère la colonne du patient comme une machinerie délicate, vulnérable plutôt que fragile, unique dans son fonctionnement comme dans ses dysfonctionnements, car chacun s’en sert différemment. Il s’attache donc à en comprendre le montage. Il peut partir d’une douleur que le patient lui présente au poignet, vérifier coude et épaule, et remonter jusqu’à la colonne pour y trouver sa cause initiale. S’il est habile, il ne négligera pas de contrôler l’amélioration du poignet, et de s’en occuper en propre si besoin. A la fin, il conseillera au patient de revenir... si le poignet est toujours douloureux. Pas pour sa colonne. Et un jour il verra arriver ce patient avec le même symptôme et ces mots : "Docteur, je crois que j’ai à nouveau un problème à la colonne. Mon poignet me refait mal."

Le psy affronte le même scénario. Le patient ne vient jamais le voir en disant "J’ai une psychose maniaco-dépressive", plus souvent "Je suis mal dans ma peau", et très souvent "Je ne suis pas sûr d’être au bon endroit", voire "Je n’ai pas envie d’être là". Pourquoi ? Parce qu’il a été adressé par un autre médecin, qui a reconnu un trouble psychique derrière le symptôme présenté. Ou parce que ses proches l’ont poussé ici. Le psy ne s’occupe jamais du symptôme physique. C’est pour lui un écran entre le patient et son problème. Il ne souhaite pas voir abaissé cet écran au premier signe de difficulté. Au mieux il indique que ce n’est pas son domaine, et conseille un collègue spécialisé. Ce faisant il néglige le bout du fil tendu par le patient, qui peut l’amener à dénouer beaucoup plus vite son problème. C’est le médecin manuel qui saute directement sur la colonne du patient, parce qu’il sait bien que là est l’origine de la douleur du poignet. Il fait son boulot. Il est surpris cependant d’entendre le patient amélioré lui dire : "Mais, et mon poignet ?". Le psy peut, en devisant du poignet, et de ce qu’on a entrepris pour le soulager, tout apprendre de la vie du patient. C’est ce qu’entend l’ostéopathe... Si le psy s’enquiert de l’état du poignet à la consultation suivante, il fait preuve de la meilleure empathie possible. Le patient va reprendre spontanément le fil de son analyse, prêter attention aux conseils comportementaux. Il se sent compris. Et un jour le patient de revenir : "Docteur, mon poignet me refait mal. Je crois qu’il faut que je vous reparle de ce problème avec ma fille..."




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