Accueil Publications médicales Deuil et traumatisme : questions cliniques posées par l’exil (1/2)

Publié le : 1er mars 2005
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Auteur :
Bertrand Piret

Bertrand Piret
Deuil et traumatisme : questions cliniques posées par l’exil (1/2)
I. Traumatisme et migration

Depuis des décennies, la pathologie des migrants interroge la clinique psychiatrique et psychanalytique.

A la fin du 19ème siècle, des militaires, des explorateurs, des fonctionnaires des administrations coloniales, puis enfin des psychiatres ont décrit de nombreuses affections mentales qui ont été considérées comme spécifiques de la culture au sein de laquelle on les observait. L’amok, le latah, le pibloktoq, le koro, le susto et bien d’autres ont progressivement acquis un statut scientifique sous le label des « syndromes liés à la culture » (culture-bound syndroms des anglo-saxons). Malgré les études contemporaines qui démontrent la fragilité de ces données [1], les théories ethnopsychiatriques sont encore imprégnées par ce modèle qui veut que la culture d’un individu lui prescrive la forme que doit prendre sa souffrance ou son malaise psychique. Ralph Linton, figure centrale du mouvement anthropologique dit « Culture et personnalité » décrira les « modèles d’inconduite ». Dans la même veine, Georges Devereux proposera la notion de « désordre ethnique », avec des nuances que l’ethnopsychiatrie contemporaine semble oublier toutefois, puisqu’il ménageait également une place à l’expression singulière, individuelle, des troubles : le désordre idiosyncrasique, ainsi qu’aux troubles psychologiques dépendants non de la culture mais de la structure sociale, du type de sociétés qui les produit (« solidarité organique » versus « solidarité mécanique ») : ce qu’il appelait les désordres types [2]. De tout cela, on ne semble avoir retenu que la notion simplificatrice de noyau ethnique. On a semble-t-il également oublié les apports d’une autre époque de recherches approfondies en ce domaine et qui se présentait comme l’étude de la « pathologie de la transplantation ». Les métaphores végétales sur lesquelles s’appuyait cette théorisation en ont montré les limites, mais elle avait le mérite d’insister sur une dimension désormais tenue pour secondaire : celle du déplacement et de ses effets propres.

Comment désormais rendre compte du désarroi dont souffrent les patients immigrés ou exilés que nous rencontrons, sans les enfermer dans une personnalité ethnique immuable et prédéfinie ni les réduire au contraire aux produits passifs d’une sociologie végétale ? Comment articuler l’exil, qui relève de la dimension de l’histoire, du collectif et du culturel, avec les problématiques singulières du sujet ? Comment chaque migrant, chaque exilé, se trouve-t-il pris, par la problématique de l’exil, au double titre de l’humain entamé par l’histoire et de sujet de l’inconscient ? Voilà comment de nos jours la question pourrait se poser.

Dans le cadre de cette courte intervention, je prendrai deux exemples de situations très fréquemment rencontrées chez les migrants, pour revenir de façon critique sur deux lieux communs de la clinique interculturelle :

1°) l’affirmation selon laquelle l’exil est un traumatisme ;

2°) celle qui met au principe de la souffrance de l’exilé sa nostalgie du pays et de sa culture d’origine.

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Mort d’Orphée. Tête d’Orphée jetée dans l’Hèbre
Ovidius, Metamorphoseon libri XV (traduction anonyme), Belgique, Flandre, XVe siècle

I. Traumatisme et migration

La notion de traumatisme a d’abord été appliquée au champ de la pathologie des migrants pour désigner l’analogie troublante qui existe effectivement entre le tableau clinique qui se déploie chez nombreux immigrés en arrêt de travail après un accident du travail et celui que l’on rencontre au cours des névroses traumatiques consécutives à des catastrophes, guerres, attentats, accidents collectifs. La suspicion a d’abord été de mise, et l’est encore de nos jours, révélée par le recours à ces injures que constituent ces pseudo-diagnostics de « sinistroses », de « névroses de rente » ou de paranoïas. Les premiers immigrés auxquels fut appliqué le diagnostic de sinistrose furent les Bretons émigrés à Paris au début du siècle... Je n’insiste pas. Rappelons en quelques mots ce qui caractérise ces états : un homme jusque-là sans problème apparent, travaillant souvent depuis des dizaines d’années sans interruption notable, présente un effondrement dramatique de sa personnalité à la suite d’un accident du travail parfois bénin, et qui souvent ne laisse pas de séquelles médicales objectives. Sa vie est rompue, cassée. Il se retrouve sans espoir, perd brutalement tous ces centres d’intérêt, y compris l’investissement de son rôle de chef de famille dont il semble démissionner. Il est incapable de la moindre activité, en proie souvent à des phobies qui s’étendent à quantité de situations de la vie courantes. Sa libido et sa puissance sexuelle sont réduites, et plus généralement ce qu’il appelle sa force et sa vitalité. Il devient progressivement irritable, ne tolère plus le bruit et notamment celui qui émane de la vie de sa famille, des jeux de ses enfants ou des conversations avec ses amis. Son sommeil n’est plus réparateur et il est souvent réveillé par des cauchemars effrayants. Ses plaintes se concentrent pour l’essentiel sur son corps abîmé, lésé, subjectivement blessé, ce qui l’entraîne dans une double impasse : l’escalade de la iatrogenèse à travers la répétition de consultations, bilans, examens radiologiques, traitements médicamenteux et parfois chirurgicaux ; l’escalade de la revendication administrative d’un dédommagement financier qui dégénère en procédures conflictuelles avec les Caisses d’Assurance Maladie, qui refusent d’indemniser ce « faux malade », incapables le plus souvent d’y reconnaître la marque d’une souffrance psychique. Il faut dire que ce récalcitrant a l’outrecuidance de ne pas rentrer sagement dans les cases nosographiques que le D.S.M. ou la C.I.M. infligent à la planète. On ne retrouve pas chez lui certains des symptômes classiques de la dépression : pas d’auto-accusations ni de sentiments de culpabilité, l’amaigrissement est souvent remplacé par un embonpoint du à l’inactivité. Le psychothérapeute peu au fait de ces situations reste lui aussi sur sa faim : le discours ne se déploie pas en plaintes psychologiques, en récits biographiques, en appels au passé pour éclairer le présent douloureux. Le patient refuse même d’aborder d’éventuelles difficultés personnelles, conjugales ou familiales et les questions dans ce sens sont très mal vécues : comme si on remettait en cause sa bonne foi et qu’on acceptait pas l’évidence : il est malade de son accident, et c’est son corps qui souffre, un point c’est tout ! L’ethnopsychiatre friand d’étiologies traditionnelles n’est pas plus gâté : aucune référence n’y est faite et les patients ne veulent pas entendre parler, dans un premier temps tout au moins, de l’éventuelle intervention dans leur malheur du mauvais œil, de la sorcellerie ou de la punition divine pour infraction d’un tabou. Les limites de cet exposé me contraignent à caricaturer à grands traits ce qui dans la réalité est fort heureusement plus nuancé et variable selon les individus. Mais pour que des nuances singulières émergent, il convient toutefois de respecter une condition, c’est qu’on opère un aménagement du cadre habituel de la psychothérapie. Pas dans le sens de la recréation artificielle d’un dispositif supposé traditionnel où le psychothérapeute prétend endosser le rôle du guérisseur et guérir à coup « d’influence » [3] . Il s’agit plus simplement de mettre en place les conditions qui vont permettre au discours de se déployer et sortir de la morne répétition des plaintes somatiques et des revendications. Pour cela, comme dans les névroses traumatiques, il s’agit de faire acte de reconnaissance de la souffrance psychique en acceptant d’intervenir sur des réalités trop souvent jugées triviales comme les mesures d’aide sociales, les expertises, les justifications des arrêts de travail auprès de la Caisse, etc., et de maintenir la stabilité d’une offre d’écoute fiable dans le temps et respectueuse des particularités, notamment culturelles et linguistiques, du patient, ce qui indique souvent une prise en charge bilingue. A ce prix, une détente est possible, un assouplissement de la position d’abord défensive du patient, qui lui permet enfin parfois d’aborder le fond du problème.

Raisonnons maintenant à partir d’un exemple clinique.

M. X., homme turc de 53 ans nous raconte son histoire en peu de mots. Il y a un mois, il a été victime d’un malaise sur son lieu de travail, il est tombé sans connaissance et s’est réveillé à l’hôpital. Un bilan en neurologie n’a rien objectivé. Depuis, il souffre de céphalées et de vertiges et se sent totalement incapable de retravailler. Tous les traitements médicamenteux se sont avérés inefficaces. L’ambiance est tendue et peu propice à un discours personnel qui nécessiterait que les défenses se relâchent. En effet, il est déjà en grave conflit avec la Caisse d’Assurance-Maladie. Il vient de voir le médecin-conseil qui lui a dit « qu’il n’avait rien » et l’a déclaré apte à reprendre son travail sous 15 jours. Une prise de bec a eu lieu entre eux car, se plaint le malade, « il ne m’a regardé que les pieds ! ». « Vous m’examinez les pieds alors que j’ai mal à la tête ! » a-t-il protesté. Et le médecin de rétorquer : « vous n’allez pas m’apprendre mon métier ! Si vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à rentrer chez vous ! »

Les autres symptômes sont assez stéréotypés, propres à ces situations : céphalées continues nécessitant la prise quotidienne d’antalgiques avec effet tout relatif, sensations de vertiges dans de nombreuses situations (tout lieu en hauteur : échafaudages, ponts, etc.) avec phobie des malaises, troubles de la vue, sensations cénesthésiques diverses : brûlures, froid, insensibilité, et de localisation variable (doigts, membres inférieurs...), troubles du sommeil avec réveils nocturnes, asthénie diurne, sueurs profuses, sentiment de découragement et d’incapacité, aggravée par l’inactivité mal supportée. L’extension des attitudes phobiques touche de nombreuses situations de la vie courante et amène à une restriction drastique des activités et des mouvements. On retrouve une intolérance aux bruits et une irritabilité.

Le « cadre » et son « aménagement »

On peut à ce niveau légitimement parler d’un cadre peu propice au déploiement de la parole. Le refus du médecin-conseil qui représente l’administration française dans toute son ambivalence est vécu comme un rejet qui dépasse de loin le geste de mauvaise humeur. Il crée un point de fixation dont on ne peut faire abstraction. On approche une première signification du traumatisme : celle d’un rejet. C’est le pays d’accueil qui le rejette, qui d’un coup lui signifie ce qu’il sait déjà sans doute, mais n’a encore jamais pu reconnaître, c’est qu’il vit ici sans encore y demeurer. Derrière la revendication, on imagine les questions qui se formulent : qu’est-ce que je fais là ? Que suis-je venu faire ici, à travailler pendant des années, sans un jour de maladie en 23 ans, sans jamais rechigner à la tâche, sans demander de traitement de faveur, puisque maintenant la France refuse de reconnaître ce travail et de réparer le dommage qu’elle m’a provoqué ? D’autant que j’ai déjà été victime de quatre accidents du travail avec fractures de jambes, de deux fractures de bras, qui n’ont jamais été reconnus comme tels...

Mais l’attitude du patient n’est pas réductible à une réaction - légitime - face à une attitude raciste ou méprisante. La violence et la colère ont une autre signification, qui se rapporte aux enjeux fondamentaux qui sont soulevés par la situation.

Moyennant un « aménagement du cadre », au sens où je l’entendais plus haut : soutien dans les démarches administratives, défense et explication de son cas auprès du médecin-conseil, obtention d’une reconnaissance de travailleur handicapé, entretiens menés dans la langue d’origine avec un psychologue d’origine turque, etc., l’étau aliénant de la réalité socio-économique pourra se desserrer et la psychothérapie pourra débuter, au cours de séances plus détendues.

L’histoire personnelle

Qu’apprend-on progressivement, c’est-à-dire sur une période qui s’étale sur un an et demi, par bribes que je reconstruis maintenant ?

M. X. a perdu son père alors qu’il avait 3 mois. Seul enfant, il est élevé par sa grand-mère car sa mère se remarie et part vivre ailleurs. Il doit arrêter l’école lorsque le grand-père meurt pour s’occuper du bétail. Encore jeune, il décide de quitter sa campagne anatolienne, où il ne gagne rien, pour Istanbul où il trouve aussitôt un travail auprès d’un homme qui devient pour lui comme un père. Il le fréquentera jusqu’à sa mort, et nous en parlera à plusieurs reprises. D’ailleurs, en arrivant à Strasbourg, il a rencontré un homme du même genre, Alain, qui l’a beaucoup aidé au début. Et puis un autre, Jean. Tous deux sont morts. Il a manifestement la nostalgie de ce temps où il pouvait s’appuyer sur de tels substituts paternels qui lui témoignaient de l’affection.

Comment s’est décidée son émigration ? Il avait un bon travail en Turquie et c’est sur l’incitation de cousins qui étaient déjà en Allemagne qu’il est parti. Deux jours après son arrivée ici, il regrettait déjà et voulait rentrer. Les cousins d’Allemagne l’ont convaincu de rester : « si tu retournes maintenant, les gens vont se moquer de toi. Reste quelques années. » Il s’était promis de ne pas dépasser 4-5 ans... Il travaille dans la même entreprise depuis 23 ans !

L’histoire de ces symptômes est antérieure à l’accident du travail, ce que nous apprendrons tardivement. Tout avait commencé 4 mois plus tôt par une fatigue, sans raison. Puis deux mois avant l’accident, une peur était apparue, brutalement et sans raison non plus, lorsqu’il se trouvait en hauteur sur les échafaudages. Il avait peur « des bords » et devait en rester éloigné d’au moins un mètre. Il en avait parlé à ses collègues qui avaient fini par faire certains travaux à sa place, tandis que lui se contentait de les aider. Quelque temps auparavant, il avait déjà fait un malaise alors qu’il était très en hauteur et qu’il pouvait « contempler tout Strasbourg à travers une vitre ». La fatigue du début était plus précisément le sentiment d’une perte de la force et de la vitalité. Il dira plus tard : « tout est arrivé en un jour : le matin je blaguais avec les copains, le soir j’étais foutu ». La peur de tomber était là. Ainsi que, nous dira-t-il beaucoup plus tard (pudeur, honte ?), la phobie des ponts et des fenêtres. Très significativement, c’est le jour où il a pu mettre en rapport ces symptômes avec son histoire personnelle, qu’il les a complètement décrits. Il évoquait alors, une nouvelle fois, son fils.

Le fils de France

M. X. a quatre enfants. Deux filles sont mariées en Turquie. Ses deux garçons sont en France. L’un est marié, père de deux enfants, et vit non loin de lui. C’est le dernier âgé de 19 ans qui pose problème. Ce fils lui a causé beaucoup de soucis car « il ne voulait rien faire ». « Il n’est pas sérieux, a de mauvaises fréquentations et conteste l’autorité de son père ». M. X. nous avait déjà expliqué sa déception. Le refus de son fils de travailler. Ou son incapacité à maintenir les emplois qu’à plusieurs reprises son père a pu lui obtenir. Au moment où il est tombé malade, son fils venait d’abandonner à nouveau après 3 semaines seulement le travail que son père lui avait obtenu dans sa propre entreprise. Quand nous rencontrons M. X., le conflit est aigu. La communication avec ce fils est interrompue. Le fils n’adresse plus la parole au père et s’arrange d’ailleurs pour l’éviter. Le père parvient toutefois à convaincre l’entreprise de le reprendre. Le père va un peu mieux, le fils n’a plus l’air de tirer au flanc. Deux mois plus tard pourtant, il démissionnera.

M. X. avait formé de grands espoirs pour ce fils. Il était le plus brillant du collège, le directeur lui avait dit « c’est comme un ordinateur, mais il faut déménager car il a de mauvaises fréquentations ». Son absentéisme au lycée s’était aggravé avec la fréquentation d’une fille. Il avait été orienté en lycée professionnel, puis avait finalement tout abandonné. Au moment où il est tombé malade, M. X. était très préoccupé par lui. Il le comparait à d’autres qui faisaient des efforts, et à sa propre vie passée à travailler depuis son plus jeune âge, même les week-ends et les vacances. Il souffrait surtout de son impuissance à agir sur lui : « ici, c’est pas comme en Turquie, on ne peut pas les forcer à faire quelque chose après leur majorité ». Le père est très perplexe face à ce fils qui ne gagne pas d’argent mais n’en demande pas non plus, alors qu’il passe son temps dehors, ne rentrant plus la nuit. M. X. pense qu’il reçoit de l’argent de la part d’associations pour la jeunesse ! Est-ce un mensonge du fils ? L’image de bienfaisance que le père a de la France ? Une invention de la mère pour couvrir le fils ? On voit bien en tout cas combien l’image de ce fils est floue, une énigme, associée au pays d’accueil, brouillée par les représentations fantaisistes que cet homme peut se faire de la France (dont on ne peut s’étonner ensuite qu’elle soit stigmatisée comme la cause de la dépravation et de l’encouragement au vice et que ce soit cette image-là de la modernité qui circule parmi les immigrés et alimente les replis intégristes).

Mais M. X. nous livre aussi autre chose, qui éclaire encore autrement sa perplexité et sa déception. Il comptait beaucoup sur son fils en raison de quelque chose d’exceptionnel. Il avait un jour vu son fils dans le journal, élu meilleur joueur de football de la région. Une chaîne de télévision régionale était venue le filmer à la maison. Il avait gagné un voyage à Bordeaux et avait été sélectionné pour aller jouer en Angleterre. On lui avait proposé aussi d’aller en Espagne. C’est sa mère qui à chaque fois avait refusé son départ. Et on perçoit sans peine le sentiment de culpabilité du père : de n’avoir pas déménagé, de ne pas l’avoir laissé partir... Reproche dont le fils ne se prive pas.

M. X. avoue y penser souvent et qu’alors « la tête lui tourne ». Il ajoute lors de cette séance : « C’est à cause du petit que je suis tombé malade au fond ».

Le retour en Turquie

Au cours de la psychothérapie, M. X. s’est rendu en Turquie pour rencontrer des médecins et aussi des hodjas (religieux et guérisseurs traditionnels). Il espérait beaucoup des médecins, car des compatriotes avaient été guéris, mais ne semblait pas beaucoup investir les thérapies traditionnelles. Il est revenu dans le même état. Les troubles ne se sont pas amendés sur place, et la seule parole qu’il a rapportée des médecins consultés venait, selon lui, confirmer nos propos : « c’est un problème de nervosité ».

Commentaires

Ce cas est exemplaire à plus d’un titre. De la difficulté pratique à mener une psychothérapie, à créer les conditions pour que la parole puisse circuler, et à accepter un sentiment de frustration fréquent devant la grande pauvreté des entretiens. Exemplaire car il montre comment on peut facilement faire verser quelqu’un dans la revendication et la fixation paranoïaque.

Exemplaire aussi de ce que signifie toujours la migration et l’exil : une recherche de paternité. Aboutie et plutôt heureuse chez cet homme, tant en Turquie (le premier père idéalisé) qu’en France au début (il y trouve d’autres pères). C’est-à-dire que déjà dans le désir d’émigrer, ou peut-être même dans l’acte d’émigrer lui-même, est contenu la question primordiale de l’origine. La temporalité importe peu : cette question tenaillait-elle déjà le sujet avant son départ ou s’est-elle posée à lui à cause de l’exil ? La question n’a pas de sens car elle laisserait supposer qu’il est possible de ne pas être travaillé par l’origine, ce qui est faux. Je désigne sous ce terme d’origine les opérations qui président à l’institution du sujet dans l’ordre des générations et des sexes. A cela, personne n’échappe. Mais à certains moments-clés de l’existence, cette place va être de nouveau mise à l’épreuve, ébranlée et va devoir faire l’objet d’une nouvelle élaboration. C’est ce qui arrive à cet homme et que lui renvoie son fils. Un fils sur lequel pourrait-on dire, il comptait s’appuyer, tant son destin paraissait favorisé. Le fils se dérobe (à la réussite et aux aspirations de son père) et c’est le père qui flanche, vacille, pris de vertiges et la tête troublée. Bien plus, il perd sa force et sa vitalité, autant dire ce qui faisait de lui un homme et un père. Le fils est évoqué comme un étranger, un être lointain, aux contours flous et mystérieux, qui appartient désormais sans doute à un autre monde, qu’il ne comprend pas. Mais cette incompréhension est-elle à prendre à la lettre ? Autrement dit, s’agit-il d’un traumatisme « intellectuel » comme le soutient une certaine ethnopsychiatrie, une erreur en somme dans le message, un double-lien qu’il suffirait de décrypter en usant le bon code d’origine ?

Sûrement pas. Ce qui est perdu ici, ce n’est pas un cadre d’interprétation, mais l’assurance d’une place légitime dans l’ordre généalogique. Cette incertitude foncière dans l’ordre du symbolique suscite une véritable inflation imaginaire qui s’exprime par ces diverses projections qu’on peut relever - et que le statut d’immigré ne fait que nourrir : projection du fils sur l’écran de la France, de la modernité et de la liberté sans restriction ; retournement de l’image du bienfaiteur en son contraire le persécuteur (le médecin-conseil, le patron, l’administration, etc.) ; projection des maigres espoirs qui restent sur les vertus thérapeutiques d’un retour au pays d’origine idéalisé, rapidement déçu.

Ce qui est au fond à nouveau remué chez cet homme orphelin de père, c’est la question qui le hante depuis toujours : qu’est-ce qu’un père ? La particularité de la situation d’exil, c’est qu’elle réactive toujours cette question à un moment ou à un autre. On pourrait dire que l’étrangeté du fils vient brutalement signifier au père sa propre condition d’étranger. Étranger en France, à demeure sans doute, réalité qu’il n’avait sans doute pas encore reconnue vraiment. Étranger à lui-même surtout, en ce sens qu’il découvre horrifié que plus rien ne le protège de ce qui l’arrimait à sa communauté d’origine (les valeurs traditionnelles invoquées ne lui sont d’aucun secours) et que rien non plus dans le pays d’accueil ne vient remplacer ses attaches ébranlées. C’est le sens de la quête inlassable de reconnaissance administrative d’obtenir non pas des bénéfices financiers, mais une réinsertion symbolique. Le problème bien sûr c’est que les moyens de cette quête ne sont pas à la hauteur de son enjeu, même s’il est vrai qu’une rapide reconnaissance et indemnisation arrange parfois les choses.

On peut faire quelques hypothèses sur la signification de la phobie, qui est un symptôme central chez ce patient, comme chez la plupart des immigrés en arrêt de travail comme lui. Seulement des hypothèses, car rien pour l’instant chez lui ne peut venir les confirmer dans le discours ou les associations, trop contraintes. Il est tout de même frappant que ce soient « les bords » qui l’angoissent et lui donne le vertige, et aussi qu’il ait mémorisé le premier malaise comme centré par la présence d’une « vitre ». Autant de figurations d’une limite qui est susceptible de ne pas remplir sa fonction de protection, d’un franchissement possible malgré lui, attiré par cette effrayante pulsion du vertige. Figuration peut-être de la frontière et de son passage qui ne peut pas ne pas évoquer toute l’histoire du patient. Le problème c’est que cette phobie n’est pas un symptôme névrotique comme un autre. Elle n’a elle-même pas de limites et s’étend progressivement à d’autres objets et situations de la vie courante jusqu’à restreindre considérablement l’activité. Alors que la phobie « réussie », dans la névrose, protège effectivement le patient de l’angoisse grâce à un travail psychique de déplacement de l’angoisse sur un objet ou une situation dont un signifiant va endosser symboliquement la charge de menace, laissant par ailleurs une relative sérénité (beaucoup de phobies restent ainsi très privées et secrètes, remplissant en silence leur fonction). Chez ce patient au contraire, la phobie n’est pas circonscrite, c’est-à-dire au fond n’est pas affectée à un signifiant qui prendrait en charge l’ensemble des représentations angoissantes. Elle n’est que l’ébauche de la construction d’un symptôme, auquel il manque le minimal jeu métaphoro-métonymique nécessaire à l’opération du refoulement. Comment alors le comprendre ? Peut-être s’agit-il d’un symptôme construit non sur des signifiants, c’est-à-dire des phonèmes insérés dans une chaîne et caractérisés par leur mobilité, leur vicariance et leur aptitude à représenter le sujet (pour un autre signifiant...), mais sur des significations, qui elles se caractérisent d’être closes, figées et de renvoyer non pas au sujet, mais peut-être devrait-on dire au personnage, ou à l’image « de soi », au « moi » entendu comme cette image spéculaire du corps, et puisées au répertoire fourni par le discours social dans les divers registres de réalités comme celle du travail (les images de corps blessé, de force perdue) ou de l’imaginaire de l’exil (les frontières réelles) ou de l’identité culturelle (le racisme, le rejet...). Il y aurait belle et bien de la signification, mais encore un long chemin à parcourir avant que le discours ne se déploie dans la dimension symbolique du signifiant. Cela expliquerait pourquoi aucune interprétation sur le signifiant n’est opérante ou pourquoi l’on ne rencontre jamais à ce stade de lapsus. Les rares lapsus ne sont jamais reconnus comme tels, quand le patient ne les conteste pas purement et simplement : « je n’ai pas dit ça ! ».

La phobie - et ses variantes qu’on rencontre dans ces situations - serait ainsi plus un symptôme social qu’un effet du sujet, relevant ainsi d’un autre type d’inconscient, si l’on peut se permettre cette catégorisation.

La question devient celle de savoir ce qui, dans la situation de migration, pourrait pour certains réduire de la sorte les capacités symboliques et l’aptitude au refoulement qui en résulte. Comme si le désarrimage symbolique, la perte des repères de filiation, renvoyait immédiatement celui qui en est victime à d’autres modes d’affiliation, aux possibilités plus restreintes, et dans lesquelles l’image spéculaire est prévalente : ce qui peut mener à ces affiliations aux groupes ou aux masses agrégées selon des dispositifs de reflets du semblable et qu’aucune référence tierce n’ordonne, pas même un miroir divin [4] . D’où l’inflation, proportionnelle à la délégitimation symbolique, des revendications identitaires et l’accumulation désespérée de traits culturels de définition et d’appartenance, conjuguée au déni de leur caractère obsolète et vide de sens.

C’est bien pourquoi il est très facile de séduire ces patients en leur proposant des identifications forcées puisées au répertoire dit traditionnel de leur culture : le défaut symbolique qui les travaille ne demande qu’à se nourrir de ces contenus de substitutions. Et on obtiendra à n’en pas douter une rapide sédation de l’angoisse. Mais quelles sont les conséquences de telles techniques d’influence et de composition par action externe des identifications ? Ne risque-t-on pas d’attiser les processus de violence propres à l’identification spéculaire, et de renforcer le clivage déjà en place, surtout par exemple, si l’on martèle aux gens que l’ennemi et la cause des malheurs est bien à l’extérieur d’eux-mêmes, dans ce pays d’occidentaux qui tuent leurs enfants, type d’interprétations recommandé semble-t-il par un certain courant de l’ethnopsychiatrie contemporaine lorsqu’il propose par exemple d’identifier le blue-jean occidental rencontré dans un rêve de patient au djinn malfaisant de l’aire culturelle islamique ?

Ce qui est ainsi spécifique du traumatisme qui plonge cet homme dans l’abîme de la déréférence, c’est la défaillance symbolique qui bloque le jeu normal du refoulement et du signifiant et ce qu’elle suscite en terme de demande d’identifications imaginaires compensatoires. Ce mécanisme est spécifique en cela qu’il s’appuie sur une dichotomie naïve entre les représentations culturelles d’origine et celles du pays d’accueil. La frontière réellement franchie dans l’exil fournit le modèle spatial du clivage psychique qui s’instaure et contre lequel la psychothérapie doit lutter.

A quoi bon renvoyer cet homme à des représentations traditionnelles qui chez lui ont manifestement perdu de leur force ? D’autant que le véritable problème qui se pose à lui, à travers son fils, n’est pas un choix entre deux cultures, un conflit entre deux systèmes de représentations, mais l’effondrement brutal de tout ce qui pouvait jusque-là tenir lieu de référence. Références d’origine battues en brèche par le fils mais aussi par le père désormais installé en France et qui perçoit brutalement l’écart qui sépare sa vie ici d’avec l’idéal de ce qu’elle aurait été là-bas. Défaillance des références du pays d’accueil qui, à travers le rejet institutionnel, le renvoie à la seule identification possible, à un corps de travail blessé, livré à la dissection médicale. La visée de la psychothérapie dans ces cas doit éviter le danger de radicaliser l’imaginaire du conflit culturel. Dans notre société raciste et intolérante, ce discours prend facilement et risque de ne plus laisser d’autre choix que l’identification en miroir dans les mirages de l’intégrisme religieux. Le désir du patient n’est pas là. Il s’agit plutôt de l’aider à soutenir sa quête pour qu’il invente pour lui-même, puisant aux ressources de sa parole et de sa vie, les nouvelles références qui lui permettront d’assumer sa position de père et les contradictions qu’y a instillées son désir d’émigrer. Ce n’est qu’au terme de ce long chemin qu’il pourra se sentir réconcilié avec lui-même, père issu de la tradition et père de ce fils « étranger ».

(à suivre)

Docteur Bertrand Piret

 

[1] Voir notamment : NEUTRA R, LEVY JE and PARKER D (1977) Cultural Expectations Versus Reality in Navajo Seizure Patterns and Sick Roles, Culture, Medicine and Psychiatry 1:255-275.

[2] Cf. DEVEREUX G (1970) Essais d’ethnopsychiatrie générale, Gallimard (1977).

[3] Cf. NATHAN T (1994) L’influence qui guérit, Odile Jacob, Paris.

[4] Cf. notamment à propos des rapports entre l’image et l’identité : LEGENDRE Pierre (1994) Dieu au miroir. Etudes sur l’institution des images, Fayard ; et HIRT Jean-Marie (1993) Le miroir du prophète. Psychanalyse et Islam, Grasset.




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